Amjad

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« Amjad » … Un mot clé au Soudan pour qui veut tranquillement risquer sa vie et, éventuellement, se rendre d’un point A à un point B.
L’amjad, donc, est un mini van fabriqué par Daewoo dont le modèle phare porte le joli nom de « Damas ». Pénétrer dans un Amjad, c’est risquer sa vie sans pouvoir porter plainte : c’est écrit dessus…
Le service après-vente dépend de Saint Pierre.
Le mode d’emploi relève du basique : l’idée est de se tenir au bord d’une grande rue, d’essayer de trouver l’ombrage d’un arbre qui fasse passer la température de 60 à 57 degrés, de lever le bras (déodorant conseillé au risque de laisser aller les rumeurs d’une attaque chimique) et de prier (Qui ? C’est au choix. Ici, c’est plus fréquemment Allah) pour que le véhicule veuille bien s’arrêter.
Il ne le fait que s’il est vide. Là, on se penche par la vitre (la plupart du temps inexistante, Et le cas échéant, toujours ouverte), on annonce la destination. Vérifier que le chauffeur la connaisse. Ne pas s’arrêter à son « oui, bien sûr », on lui demanderait l’Atlantide qu’il dirait savoir où aller et par quels raccourcis passer… Puis demander le prix de la course pour éviter une inflation qui ferait passer la crise de 1929 pour une légère défaillance boursière. Enfin monter dans, selon le vocabulaire de la maréchaussée, « le véhicule susnommé »…
À partir de là, se préparer au pire.
Le petit van est équipé de deux sièges à l’avant puis de deux rangées de trois places à l’arrière.
La plupart du temps, on monte à côté du chauffeur. Erreur de débutant ou problème philosophique : vaut-il mieux ignorer le danger que d’être assis à la place du mort, qui, à Khartoum, mérite son nom plus qu’ailleurs ? Que Bison futé, l’Amok et le Baron Samedi me pardonnent. Ici, Charon conduit un Amjad.
Le cercueil, je veux dire le petit machin sur quatre roues, se met en route.Péniblement. Le volant est rarement d’origine, les clignotants en option et le klaxon une obligation vitale. Vraiment. Question de vie, parfois. Et de mort, souvent.
Pour palier l’absence de « clignoteurs » (référence à certains taxis Bruxellois auxquels je pense, allez savoir pourquoi …), le conducteur de l’engin laisse paresseusement traîner le bras à l’extérieur. Je n’ai malheureusement pas encore pu avoir l’opportunité de me renseigner sur les statistiques d’amputations accidentelles. Je vous prie de m’en excuser. Donc, notre trompe-la-mort, étend son membre (ne faites pas semblant de mal comprendre : c’est pour éviter une répétition), et indique courtoisement à qui veut bien observer (ils ne sont pas légions) la direction qu’il souhaite prendre. Il arrive malencontreusement qu’il change d’avis inopinément. La main gauche toujours à l’extérieur, reste donc la droite pour appuyer sur le klaxon. Pratique. Nonobstant le fait qu’aucune de ses mains ne se trouve sur le volant. L’engin semble savoir se diriger sur sa propre force d’inertie.
La température à l’intérieur du van oscille entre 130 et 260 degrés Celsius… Les touristes profitent du sauna, y laissent une flaque d’eau, quand le chauffeur, tout sourire et sans la moindre goutte de transpiration, leur explique qu’il fait « moins chaud aujourd’hui »… J’ai personnellement enfin eu la preuve que l’être humain peut survivre dans un four à chaleur tournante. Une publication scientifique devrait suivre. Dès que je serai passé du statut lyophilisé à celui de chair et de sang…
L’Amjad, plus moderne qu’il n’y paraît, joue les voitures furtives dans la circulation locale. Avec une nette préférence pour les dépassements à droite Et les déboîtages à gauche. Personne ne le voit. Tout le monde l’entend (oui : le cercueil à roulettes fait le bruit d’un hélicoptère soviétique). Et tout à chacun peut tranquillement réviser son vocabulaire ordurier en dialectal soudanais quand il apparaît enfin sur le radar. Généralement à un centimètre du véhicule le plus proche. L’amjad est retors. Il faut s’y faire.
Arrive enfin le moment tant attendu : la fin de la course. L’Amjad freine, pour la première fois depuis le début de la course, puis s’arrête, de préférence au milieu de la rue pour assurer à son client toute la publicité à laquelle il peut légitimement prétendre. Avis aux premiers utilisateurs, ne pas écouter son sentiment, plus que justifié, de soulagement (après tout, on n’échappe pas à la mort tous les jours) et éviter de se montrer trop reconnaissant envers le chauffeur (et la vie en général) en lui confiant le contenu de vos poches, vos économies et les comptes épargnes de votre petite sœur … c’est humain, mais c’est exagéré.
D’abord payez puis tentez de trouver le trottoir le plus proche. Il est chaudement (très chaudement, la température, je vous le rappelle, est toujours de 350 degrés…) recommandé de ne vomir qu’à l’abri des regards. On a sa dignité quand même !
L’intrépide prendra un autre Amjad au retour. Celui-là mérite notre respect et nos meilleurs souvenirs… Il disparaîtra à jamais …

Auteur : jmqphotos

Je délivre des livres... Et je suis un peu pics-assiette...

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